Qu’est-ce que la recherche en Ă©ducation ?

1999, par René Barbier

1. Qu’est-ce que la recherche ?

Toute personne veut être sujet et prétend faire de la recherche. La plupart des gens sont tout bonnement assujettis et conditionnés. Des reproducteurs plus que des inventeurs.
ĂŠtre sujet dans la recherche qui tend vers l’action, prĂ©suppose que nous avons pu rĂ©flĂ©chir Ă  ce que veut dire Ă  la fois les mots « sujet », « recherche », « action » et « recherche-action ». Une telle rĂ©flexion, Ă  condition qu’elle soit multirĂ©fĂ©rentielle, nous conduit Ă  une petite rĂ©volution dans l’univers du sens habituel de ces termes en Occident. C’est dans l’optique d’une conception existentielle de la recherche-action que je veux vous inviter aujourd’hui Ă  Ă©lucider ce thème avec moi.

Rechercher consiste Ă  prĂŞter du sens Ă  un objet susceptible de connaissance

L’objet de connaissance est infini et de toute nature. Tout peut ĂŞtre objet de connaissance mais la connaissance ne se dĂ©finit pas par l’usage exclusif de la raison. Mieux, on peut supposer que certains « objets de connaissance » ne relèvent pas fondamentalement ou très imparfaitement de cet usage, par exemple l’amour, la libertĂ© ou la mort.

Invention et découverte dans la recherche

On ne saurait oublier que la recherche va de pair avec l’invention et la dĂ©couverte, c’est-Ă -dire avec ce qui est dĂ©jĂ -lĂ  et qu’il s’agit de mettre au jour d’une part et d’autre part avec ce qui n’est pas encore et qu’il s’agit de crĂ©er de toute pièce. En Ă©ducation, cette problĂ©matique se traduit avec les deux versants du mot Ă©ducation : educare d’un cĂ´tĂ© (prendre soin, nourrir) pour le versant « dĂ©couverte » et educere (conduire, faire sortir de) pour le versant crĂ©ation. Trouver et construire d’une manière crĂ©ative donnent lieu Ă  deux types de symbolisation : la symbolique qui vise Ă  dĂ©couvrir et Ă  exprimer le signifiĂ© fondamental de toute chose (seul Dieu est crĂ©ateur) et le symbolique qui Ă©merge comme une expression momentanĂ©e et construite arbitrairement par l’homme pour donner du sens Ă  la rĂ©alitĂ© rencontrĂ©e (la nature est un procès de crĂ©ation/destruction sans commencement ni fin, dans la pensĂ©e chinoise. La philosophie existentielle du sujet occidental n’accepte que le jeu choisi par l’homme de construire son monde de significations au cĹ“ur mĂŞme d’un engagement, d’une responsabilitĂ© et d’une libertĂ© inĂ©luctable).

La recherche du sens de toute vie, individuelle et sociale, renvoie Ă  un questionnement sur le sens mĂŞme du mot « objet de connaissance ». En fait, sans doute faudrait-il mieux parler d’ »objet de savoirs » et rĂ©server le terme de connaissance pour la connaissance expĂ©rientielle de son propre rapport au monde dans une perspective mĂ©taphysique. Le savoir est multiple et toujours situĂ© historiquement et culturellement. Les vĂ©ritĂ©s scientifiques les plus Ă©tablies ne le sont jamais que pour un temps plus ou moins long, en fonction des rĂ©volutions paradigmatiques qui jaillissent et bouleversent l’ordre Ă©tabli par la citĂ© savante d’une Ă©poque. La connaissance relève d’une expĂ©rience intĂ©rieure unique. En tant que telle, elle est toujours particulière et personne ne peut la contester au nom d’une autre expĂ©rience ou d’un autre savoir. La connaissance ne s’inscrit pas dans une possibilitĂ© de recherche scientifique. Elle ne peut ĂŞtre discutĂ©e, Ă©ventuellement, que par ceux qui ont vĂ©cu le mĂŞme type d’expĂ©rience, suivant un processus analogue d’Ă©veil de la conscience. En Occident nous parlons exclusivement d’ »objet de connaissance » dans le domaine scientifique parce que nous avons fait l’impasse sur un autre type de connaissance sans rapport avec la dĂ©marche hypothĂ©tico-dĂ©ductive. 

Recherche en sciences de l’Ă©ducation ou recherche en Ă©ducation

Commençons par préciser ce que j’entends par « recherche en sciences de l’éducation » et par « recherche en éducation ». La recherche en sciences de l’éducation construit un objet scientifique, élabore un modèle, détermine une méthodologie suivie d’un protocole ou d’un processus de recherche, présente ses résultats suivant des normes établies, à partir d’une pratique, d’un fait, d’un discours éducatifs ou pédagogiques. Elle applique dans sa construction et son interprétation, les théories et les méthodologies, légitimement reconnues et sanctionnées par la Cité savante, en sciences humaines et sociales.
La recherche en éducation vise à créer ou à développer des objets concrets, des dispositifs symboliques, des pratiques, des situations, d’ordre éducatif et pédagogique. Elle s’efforce d’en dégager du sens, une certaine intelligibilité ou une certaine compréhension, par un effort de réflexion globale, d’intuition et d’écoute sensibles, qui débordent les sciences humaines et sociales, sans pour autant les exclure. La recherche en sciences de l’éducation ne risque-t-elle pas d’éliminer la recherche en éducation ? : telle est la question qu’il nous faut prendre à bras le corps aujourd’hui.
L’hypothèse m’est venue en constatant la faiblesse quantitative d’expĂ©riences de crĂ©ations pĂ©dagogiques relatĂ©es dans cet Ă©ventail important de plus de trois cents cinquante communications prĂ©sentĂ©es lors de la Biennale sur l’Éducation et la Formation (UNESCO, Paris 1992). Cette tendance s’est confirmĂ©e depuis. En effet nous rĂ©alisons, Ă  lire attentivement les rĂ©sumĂ©s des communications, que les exposĂ©s prĂ©sentant des crĂ©ations de dispositifs ou de vĂ©ritables innovations pĂ©dagogiques par les praticiens eux-mĂŞmes, avec un essai de thĂ©orisation de la pratique, constituent une portion congrue de l’ensemble. La plupart des communications reflètent des recherches menĂ©es par des spĂ©cialistes, dĂ©pendant d’organismes de recherche institutionnalisĂ©s ou d’UniversitĂ©, mettant en Ĺ“uvre des problĂ©matiques et des mĂ©thodologies de recherche qui sont lĂ©gitimĂ©es depuis longtemps en sciences sociales. Il apparaĂ®t, en clair, que la scientificitĂ© acceptĂ©e dans la recherche portant sur la question Ă©ducative, demeure celle des sciences sociales. Les travaux qui prĂ©tendent s’inspirer de la recherche-action ne remettent pas en cause, du moins avec assez de vigueur, le sens de cette scientificitĂ©. Il a fallu attendre et entendre la confĂ©rence de Pierre DominicĂ© pour entrevoir une autre perspective, Ă  la fois beaucoup plus large et plus questionnante. L’auteur affirme que la connaissance ne saurait se rĂ©duire au savoir savant. A ses cĂ´tĂ©s, nous nous devons de reconnaĂ®tre d’autres formes de connaissance relevant de la pratique.

Il me paraît important de montrer l’impact de cette tendance classique de la recherche en sciences de l’éducation car elle devient, imperceptiblement, hégémonique :
– hĂ©gĂ©monique dans le choix des objets de recherche qui satisfont de plus en plus une commande sociale affolĂ©e par les Ă -coups des conflits sociaux.
– hĂ©gĂ©monique dans le choix des mĂ©thodes de recherche qui se cantonnent presque toujours dans un ordre scientifique Ă©tabli depuis longtemps.
Tout se passe comme si la seule forme d’intelligibilité reconnue comme pertinente se moulait dans celle issue des sciences sociales, le plus souvent largement dépendante de celle des sciences expérimentales, en particulier depuis la croissance récente des neurosciences. On oublie que la plupart des rapports de recherche iront dormir dans les tiroirs des ministères ou des universités. Certains chercheurs pourront, à la longue, s’interroger sur le sens de telles recherches. C’est ainsi que le doyen Bayer, de l’Université de Genève, se questionnait, non sans un certain tragique, après une longue pratique de chercheur classique, lors d’une soutenance d’Habilitation à diriger des recherches de Guy Berger en 1988. L’Analyse institutionnelle a proposé de parler d’ »effet Lukacs » pour nommer cet épaississement du rapport de sens de la société sur elle-même, au fur et à mesure qu’elle développe ses moyens de recherche.

Il devient très difficile à un praticien créateur en éducation de faire valider son expérience en sciences de l’éducation. L’équipe doctorale lui imposera, peu ou prou, d’analyser sa pratique par un dispositif « scientifique », sans toujours se rendre compte que l’objet en question relève d’une invention méthodologique et d’un dérangement épistémologique impertinents par rapport à l’habitus scientifique. Il y a quelques années, des universitaires de province qui me connaissaient, m’ont envoyé une jeune candidate à une maîtrise en sciences de l’éducation dont ils n’arrivaient pas à comprendre le sujet. Ils reconnaissaient son sérieux et sa rigueur, son intelligence et sa culture, mais ne pouvaient évaluer son travail parce que celui-ci portait sur une « autre » façon de voir le monde. J’ai commencé à travailler avec elle en lui signifiant les enjeux institutionnels de sa recherche et les médiations nécessaires qu’elle devait faire pour éviter une marginalisation catastrophique. Mais j’ai pris le temps de comprendre son univers symbolique et d’entendre l’expérience significative qu’elle avait faite pour soutenir ce qu’elle présentait. J’ai l’habitude d’être réceptif à la culture « autre », car dans le domaine du rapport intime au monde je reste persuadé, comme Umberto Eco, que tout est « signe », donc susceptible d’être interprété en fonction du temps et de l’espace culturels du sujet.

Un étudiant africain, en thèse de sciences de l’éducation, m’a soutenu un jour qu’il avait, de ses yeux vus, un sorcier de sa contrée se rendre invisible en s’enduisant le corps d’une substance magique. Je ne l’ai pas pris pour un fou. J’ai simplement demandé à voir moi-même le phénomène, avec beaucoup de curiosité. Cet étudiant n’avait jamais pu en parler à un enseignant jusqu’à présent. J’attends encore l’observation du phénomène et son contrôle par des moyens scientifiques car, dans ce cas, je reste toujours dubitatif mais ouvert. Qui m’expliquera pourquoi depuis plus de mille ans le tombeau de deux saints reposant dans une petite bourgade des Pyrénées, se remplit régulièrement d’une eau très pure, dotée apparemment d’effets thérapeutiques bénéfiques, et se tarit à la veille de grandes souffrances collectives (guerres), comme nous le montrait une séquence intéressante d’une émission télévisée sur TF1 en juillet 1992. Ou bien qui me donnera une interprétation plausible à « l’odeur de sainteté » (parfum floral de violette) provenant du corps de grands mystiques décédés souvent depuis des dizaines d’années (comme ce fut le cas pour Sainte-Thérèse d’Avila) et confirmée par des témoignages irréfutables ? Pourquoi n’a-t-on pas déjà fait de véritables recherches scientifiques sur ces phénomènes, et avec l’aide d’un prestidigitateur confirmé pour éviter les supercheries les plus subtiles, si ce n’est par peur de ne rien comprendre avec nos théories actuelles et, ipso facto, de remettre en question nos fondements épistémologiques et notre regard sur le monde ? Nous manquons sans doute à l’heure actuelle d’imaginatifs du genre de Giordano Bruno, même si les risques sont moins dangereux qu’à la fin du XVe siècle.

Il est vrai que la question n’est pas facile à résoudre sur le plan universitaire. J’ai dû refuser de faire partie d’un jury de maîtrise parce que l’étudiant, par ailleurs très sérieux (trop sans doute car il se voulait « scientifique » au sens d’une nécessaire démonstration « statistiques » des données), proposait un thème de recherche sur l’ »astrologie » en se bornant à une critique interne (l’astrologie « moderne » contre l’astrologie « traditionnelle »), sans remettre en question les présupposés de cette pratique signifiante et sans poser le problème dans son rapport avec l’éducation. Demeurer réceptif ne veut pas dire accepter n’importe quoi ! Ce que je veux affirmer ici, c’est la nécessité de ne pas se laisser enfermer dans des a priori épistémologiques, des blindages théoriques, des allant-de-soi méthodologiques.

Il existe des régions de l’expérience humaine où nos méthodes « scientifiques » sont inopérantes ou inadéquates parce que trop contraignantes ou, surtout, parce que la philosophie de la vie implicitement inscrite dans la théorie refuse de considérer « autrement » les phénomènes observés. Ce sont ces régions où la sensibilité, « la voie du cœur » comme disent les sages, est primordiale. Elles supposent une « écoute sensible » qui n’est pas animée par le concept, la théorie et l’explication, mais par une forme élevée d’empathie et d’intuition compréhensives que je n’hésite pas à nommer « amour ». Il faudrait s’entendre sur ce terme tant galvaudé dans nos sociétés de « vide social » qui le confondent avec toutes les formes d’hystérie individuelle ou collective. Mais un nouveau discours sur ce terme n’a guère de sens. Est-ce la raison du relatif pessimisme de cette haute figure spirituelle que fut Krishnamurti à la fin de sa vie, après plus de soixante-dix ans d’enseignement devant des groupes du monde entier ? La meilleure façon de comprendre l’amour est d’en faire l’expérience personnellement et de partager ensuite sur le sentiment correspondant avec une personne qui en a fait elle-même l’expérience à un niveau plus élevé que soi. Lorsque nous rencontrons un être de cette trempe nous ne pouvons guère l’oublier. Il y en a parfois quelques-uns parmi les universitaires en sciences humaines, mais il nous faut bien chercher car, en général, ils ne sont pas nécessairement sur le devant de la scène. Gageons que nous en rencontrerons peut-être un peu plus en Orient qu’en Occident. En tout cas, les universitaires et chercheurs indiens n’hésitent pas à proposer des projets fortement axiologiques dans leurs réflexions sur la recherche en éducation si on ne juge par leurs écrits.

On sait que les expériences dites de « near death expériences » n’ont pas été reconnues jusqu’à une époque récente. Il a fallu une contestation épistémologique importante pour que quelques chercheurs commencent à s’intéresser sérieusement à ces moments de vie à la frontière de la mort, pendant lesquels des personnes expérimentent une autre manière de sentir l’existence. Par ailleurs, si le principe de non-séparabilité des constituants du réel ultime est aujourd’hui reconnu par la plupart des savants, il ne semble pas que les chercheurs en sciences de l’éducation en aient encore exploré toutes les conséquences dans la relation éducative. Pourtant si des rats peuvent se transmettre instantanément, à des milliers de kilomètres de distance, par des voies encore inconnues, peut-être d’ordre morphogénétique, des informations acquises par une sorte d’apprentissage sur le terrain, ne peut-on pas faire l’hypothèse qu’un être humain, au cerveau un peu plus complexe quand même, est capable de communiquer « quelque chose » à une autre personne, selon des chemins sans doute encore incompréhensibles ?
L’épistémologie poperienne dominante en Occident, avec sa clé de voûte de la falsifiabilité, et malgré les critiques parfois féroces de Feyerabend, n’est acceptable que si l’on peut tenir compte d’une communauté de pairs ayant effectué strictement le même type de cursus que celui qui prétend faire état d’une connaissance nouvelle. Les scientifiques ne sont pas habilités à reconnaître le degré de connaissance spirituelle (de compréhension empathique) permettant à un sujet de saisir ce qu’un autre sujet est capable de vivre dans une situation-limite. Ils ne peuvent pas, non plus, évaluer une recherche en éducation axée avant tout sur une inventivité pédagogique. C’est pourquoi la recherche clinique est d’une tout autre nature que la recherche expérimentale, statistique ou historique. Sur ce plan il faudrait reprendre le questionnement épistémologique aussi bien de Ken Wilber dans Les trois yeux de la connaissance que celui de l’auteur de A torts et à raison, Henri Atlan, qui accorde une fonction non négligeable, quoique autonome, au rapport mystique avec le monde.

C’est certainement dans le domaine des recherches concernant les effets neurovégétatifs et cérébraux du Yoga que les choses commencent à s’ouvrir. On est forcé de reconnaître les effets bénéfiques, sur le stress ou sur les réactions immunologiques, des pratiques de relaxation et de méditation inspirées du Yoga. Du coup on découvre les études, dont beaucoup datent de plusieurs dizaines d’années, de chercheurs scientifiques qui se sont penchés sur l’activité cérébrale de yogis en état modifié de conscience. La « minute de silence » proposée aux enfants de la célèbre pédagogue Maria Montessori ou les recherches menées pratiquement par le réseau de recherche sur le yoga en éducation (R.Y.E.) et animé par Micheline Flak sont peut-être le signe d’un changement d’attitude du monde occidental à cet égard.

Résistance de la Cité savante

Pourtant la résistance est encore très vive à l’encontre de tous ceux qui veulent déverrouiller les portes blindées de la Cité savante. Je ressens cette attitude même chez des autorités intellectuelles ouvertes à la multiréférentialité comme J. Ardoino. Ne faisait-il pas remarquer, à propos du numéro de Pratiques de Formation/Analyses (Université Paris 8, juillet 1992) consacré à Psychanalyse et Éducation, que le numéro précédent (que j’avais dirigé) sur le thème Le devenir du sujet en formation, l’influence des cultures « autres » qu’occidentales, (juin 1991) ne faisait, d’après lui, aucune mention ou presque, à la perspective psychanalytique. Il remarquait également qu’à la Biennale de l’éducation, ladite perspective ne représentait que deux contributions. On peut s’interroger sur ce retournement contemporain d’intérêt de connaissance à l’égard de la psychanalyse freudienne. Les relations difficiles entre Jung et Freud peuvent être éclairantes et prémonitoires à ce sujet. Mais il faudrait relativiser. En France, et en sciences de l’éducation en particulier, la psychanalyse a encore ses défenseurs acharnés parmi les théoriciens et les professeurs les plus en vue dans les instances de légitimation. Il faut avouer qu’ils se font de plus en plus critiqués par les tenants des sciences cognitives. La lutte pour l’hégémonie intellectuelle sur l’éducation est sans merci ! Quant à ceux, chercheurs et intellectuels marginaux, qui refusent de suivre les méandres de cette guerre des gangs théoriques, en restant proches des phénomènes nouveaux que l’on découvre à l’heure actuelle dans l’ordre de la complexité humaine et sociale, autant dire que leur place est très difficile à tenir. On leur jette très facilement l’anathème d’être des « fanatiques du Nouvel Âge », des « managers du sacré », des « suppôts de l’irrationnel » ou plus gentiment des « poètes de l’éducation » !

Approche transversale

MĂŞme si l’actualitĂ© nous Ă©claire sur des faits troublants et souvent tragiques concernant les effets de l’imaginaire dans le domaine social et Ă©ducatif, nous nous bornons Ă  rĂ©pĂ©ter inlassablement les interprĂ©tations en terme d’inconscient (l’invocation quasi litanique de la « pulsion de mort » !) ou d’idĂ©ologie aliĂ©nante (la mort d’Althusser ne peut nous empĂŞcher de penser Ă  sa fermeture thĂ©orique quasi pathologique) qui ne nous font guère avancer dans la comprĂ©hension profonde de ce type de phĂ©nomène. J’ai proposĂ© une perspective interprĂ©tative paradoxale en Ă©ducation, intĂ©grant les visions du monde de Krishnamurti et de Castoriadis. Cette approche met en cause aussi bien une vision « orientaliste » dĂ©pourvue de sens critique, notamment sur le plan historique et social, qu’une vision « occidentale » psychanalytique ou sociologique engoncĂ©e dans l’ordre du leurre et de la reproduction. Elle s’oriente vers un « mĂ©tissage » culturel oĂą la notion d’interfĂ©rence, dĂ©jĂ  dĂ©veloppĂ©e par Michel Serres, est centrale (Barbier, L’approche transversale, l’Ă©coute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, 1997, 357 p.).

En Ă©ducation, nous ne pouvons pas rĂ©duire la recherche Ă  la seule recherche scientifique. Comprendre ce que veut dire Ă©duquer implique un Ă©largissement du procès de connaissance et une rĂ©habilitation de la dimension contemplative, sensible et poĂ©tique de l’ĂŞtre humain. Si l’on pense, comme Cornelius Castoriadis que l’ »amour » est une des composantes irrĂ©ductibles de la relation Ă©ducative, alors convient-il de savoir de quoi l’on parle en employant ce terme. L’amour ne saurait se rĂ©duire Ă  ce qu’en disent les neurophysiologistes, ni mĂŞme les psychanalystes (sur cette question voir « Le mĂ©canisme psychique en Ă©ducation, articulation de l’approche respective de Cornelius Castoriadis et de Jiddu Krishnamurti »). Dès lors, parlons de recherche en sciences de l’Ă©ducation quand nous nous cantonnons Ă  utiliser les diffĂ©rentes sciences acadĂ©miques appliquĂ©es Ă  une situation Ă©ducative. Parlons de recherche en Ă©ducation quand nous dĂ©cidons d’ouvrir, en plus, les perspectives de recherche traditionnelle en rĂ©introduisant des approches expĂ©rientielles d’ordre artistique, poĂ©tique, philosophique et spirituelle. C’est dans ce type de recherche en Ă©ducation que je situe mon discours.

Exemple d’une recherche en Ă©ducation

Bien qu’institutionnellement je sois professeur de sciences de l’Ă©ducation, je me considère comme un chercheur en Ă©ducation. C’est sans doute la raison pour laquelle mes centres d’intĂ©rĂŞt tournent autour de la question de la relation humaine en Ă©ducation, dans ses dimensions pulsionnelles, sociales et sacrales. Par exemple, une recherche sur « le silence en Ă©ducation » devrait prendre en compte plusieurs dimensions de recherche :

  • Un rapport Ă  la nature : le silence dans ce cas s’oppose au « bruit » (bruit de fond de l’univers, bruits liĂ©s aux saisons, bruits organiques, etc.) : le silence « matĂ©riel » est-il un fait rĂ©el dans la nature ?
  • Un rapport Ă  la psychĂ© : qu’est-ce que le silence psychique ? Qu’appelle-t-on le « vide mental » ? Rapport Ă  la « mĂ©ditation » ? En quoi s’oppose-t-il aux « bruits du monde », Ă  l’encombrement psychique ?
  • Un rapport Ă  la sociĂ©tĂ© : Existe-t-il un « silence social » et lequel ? La sociĂ©tĂ© ne se manifeste-t-elle pas, avant tout, par une activitĂ© qui est « bruit » liĂ©e Ă  l’essor de la Technique ? L’ère de la « technologie planĂ©taire » dont parle le philosophe Kostas Axelos suppose-t-elle l’impossibilitĂ© sociale du silence ? Des « zones de silence » doivent-elles ĂŞtre inventĂ©es dans nos sociĂ©tĂ©s modernes ?
  • Un rapport Ă  la culture : les diffĂ©rentes cultures participent-elles de la mĂŞme façon Ă  l’avènement de la dialectique du silence et du bruit ? Les « cultures lointaines » ont-elles quelque chose Ă  nous apprendre sur leurs rapports humains Ă  ce propos ?
  • Un rapport Ă  la philosophie de la vie : philosophiquement le silence s’oppose-t-il au bruit ? Le « non-bruit » est-il du « silence » ? Y a-t-il quelque chose qui ne serait ni du bruit, ni du silence ? Quelle est la nature du silence pour le philosophe ? Existe-t-il des « moments de silence » qui sont conjoints Ă  des « moments de vie » ?

Le silence peut être approché par le biais de ses rapports avec :

  • La philosophie
  • La psychologie clinique
  • La sociologie du quotidien
  • Les arts et la poĂ©sie
  • La spiritualitĂ©
  • La crĂ©ation scientifique
  • La rencontre interculturelle et l’anthropologie

Méthodes de recherche qualitative

Les mĂ©thodes de recherche qualitative (cas clinique, monographie, histoire de vie, entretien non-directif, etc.) semblent ĂŞtre appropriĂ©es Ă  une telle investigation. Dans tous les cas, l’enjeu Ă©thique est radical dans toute dĂ©marche de recherche. « Si la rigueur dĂ©signe l’ensemble des procĂ©dures mĂ©thodiques d’objectivation exigibles Ă  un moment donnĂ©, l’accent mis sur la mĂ©thode ne saurait faire oublier son enjeu, Ă  savoir l’objectivation, ni le corrĂ©lat de celle-ci, Ă  savoir un procès complexe de subjectivation. Du coup, la rĂ©flexion Ă©thique n’est pas un exercice marginal, tĂ©moin embarrassant du remords ou de la mauvaise conscience du chercheur encore en proie Ă  quelque aspiration humaniste. Du moins n’est-elle pas marginale si et pour autant que c’est bien la question de la double implication Ă©thico-Ă©pistĂ©mique du subjectif par l’objectif et de l’objectif par le subjectif qu’elle entend assumer. » Ă©crit GĂ©rard Vincent dans la revue Religiologiques (n°13, printemps 1996, Question d’Ă©thique en science des religions). 

2. La triangulation du doute dans la recherche en éducation

Trois types de doutes s’affirment peu Ă  peu dans l’activitĂ© de chercheur impliquĂ©.

  • Le doute social
  • Le doute scientifique
  • Le doute ontologique

Le doute social

Il rĂ©sulte de notre aptitude Ă©ventuelle Ă  devenir, comme dit A. Camus, un « homme rĂ©volté » devant l’injustice, la souffrance, l’inĂ©galitĂ© entre les hommes en ce monde. Un doute s’Ă©lève alors dans notre esprit sur le bien fondĂ© de la logique mĂŞme de l’ordre social. Ce dernier apparaĂ®t de plus en plus comme un « dĂ©sordre Ă©tabli » comme le signalait Emmanuel Mounier. Nous voulons faire quelque chose pour le changer, le rendre plus humain. Nous sommes prĂŞts Ă  lutter avec d’autres pour aller dans ce sens. C’est le rĂ©volte de la sociĂ©tĂ© civile Ă  Seattle, en 1999, contre la toute puissance de l’ordre Ă©conomique mondiale sous l’Ă©gide des USA.
Nous entrons dans l’action, dans le mouvement social plus, peut-ĂŞtre aujourd’hui, que dans un parti politique. ConfrontĂ©s Ă  la rĂ©alitĂ©, souvent sĂ©vère, nous apprenons le sens de la mĂ©diation et du dĂ©fi. Surtout nous rĂ©flĂ©chissons ensemble, nous Ă©clairons notre praxis, liĂ© Ă  notre projet de voir Ă©voluer la sociĂ©tĂ©, Ă  la lumière des sciences de l’homme et de la sociĂ©tĂ©.

Le doute scientifique

Ce faisant, peu Ă  peu, nous nous apercevons que les thĂ©ories de la citĂ© savante, comme ses mĂ©thodes d’enquĂŞte, ne suffisent plus Ă  nous faire comprendre ce qu’est la rĂ©alitĂ© d’aujourd’hui. Nous devons inventer d’autres mĂ©thodes de recherche, d’autres champs thĂ©oriques. A partir du doute mĂ©thodique propre Ă  la science (et bien formulĂ© par Descartes), nous sommes obligĂ©s de penser autrement le rapport scientifique au monde. Le principe de complexitĂ© devient Ă©vident. Le regard s’ouvre sur la dimension d’interaction holistique de la rĂ©alitĂ©. L’interdisciplinaritĂ© et la transdisciplinaritĂ© s’imposent de plus en plus, malgrĂ© les rĂ©sistances encore vives.
Une nouvelle Ă©pistĂ©mologie naĂ®t peu Ă  peu, un nouveau paradigme. Nous en sommes gravement affectĂ©s car nous nous sommes formĂ©s presque tous selon le paradigme le plus classique (par exemple celui de la logique aristotĂ©licienne : principe d’identitĂ©, de non contradiction et du tiers exclu). Comment laisser la place alors Ă  la logique du tiers inclus ? A la logique de la bipolaritĂ© antagoniste de StĂ©phane Lupasco par exemple ?

Le doute ontologique

Notre approfondissement du rapport scientifique au rĂ©el nous conduit Ă  nous remettre en cause. Qui sommes-nous pour oser donner un sens au monde ? De quel lieu nous parlons, avec quels prĂ©supposĂ©s ? Que pouvons-nous dire sur les « choses de la vie » qui sont si difficiles Ă  comprendre : la naissance, la souffrance, le travail, l’Ă©ducation, le vieillissement, la mort ? Qu’en savons-nous vraiment, du haut de nos certitudes qui se dĂ©structurent au fur et Ă  mesure que nous nous heurtons au principe de rĂ©alitĂ© ?
Un jour vient où nous ne savons plus vraiment qui nous sommes. Au fond de cette nuit des savoirs et des savoir-faire acquis surgit la connaissance formatrice de la sagesse. De plus en plus et de mieux en mieux, nous apprenons à dire « je ne sais pas ».

  • Je ne sais pas ce que veut dire mourir
  • Je ne sais pas ce que veut dire vieillir
  • Je ne sais pas ce que veut dire aimer
  • Je ne sais pas ce que veut dire naĂ®tre

Le dernier carrĂ© des scientifiques goinfrĂ©s de certitudes ne nous amusent plus. Nous dĂ©rivons avec d’autres, vers les contrĂ©es oĂą rien n’est assurĂ©, Ă©tabli, dĂ©jĂ -lĂ . Nous nous ouvrons Ă  l’imprĂ©vu, Ă  l’inconnu, au jaillissement de l’esprit. Dans un tel processus, nous devenons « autre » par les autres et le monde.

3. Vers un modèle de représentation du sujet en éducation

Qu’est-ce qu’un sujet ?

Commençons par poser l’hypothèse qu’un sujet n’est pas donné d’avance. Si je définis le « sujet » par l’être humain qui s’achemine vers un état de conscience dynamique où il devient l’auteur de sa parole, de son silence et de ses actes, il doit, pour y parvenir, opérer un déconditionnement radical de ce qu’il est d’emblée en tant qu’agent institutionnel, qu’acteur organisationnel et groupal, que personnage social et même que personne au sens occidental du terme. Pour ce faire, commençons par exposer une représentation de ce qu’est une personne prise dans son être de sécurité (es), son être de pulsions (ep), son être de dépassement (ed) et son être d’étrangeté (eé).

  • L’être de sĂ©curité le constitue fondamentalement par ses besoins vitaux ou essentiels : respirer, manger et boire, se vĂŞtir, s’abriter, copuler, s’attacher (au sens de RenĂ© Zazzo, de John Bowlby, d’Hubert Montagner). Ă€ partir de ces besoins, d’autres besoins dĂ©rivĂ©s et socialement dĂ©terminĂ©s, enferment la personne dans un rĂ©seau de conditionnements presque impossibles Ă  analyser tant ils sont intĂ©riorisĂ©s.
  • L’être de pulsions exprime les pulsions d’attraction vers un objet dĂ©sirĂ© (Eros), de destruction ou de rĂ©duction Ă  la non-vie (Thanatos), d’agressivitĂ© non destructrice (Polemos).
  • L’être de dĂ©passement vise sa capacitĂ© Ă  aller vers un Ă©tat d’être au delĂ  de ce qu’il est dans un moment donnĂ©, au sein d’un élan vital (Bergson) qui le propulse, Ă  chaque instant, vers quelque chose d’autre.
  • L’être d’étrangeté est constituĂ© par le mystère radical de tout ĂŞtre vivant, en tant qu’il est un Ă©lĂ©ments reliĂ© Ă  ce que Cornelius Castoriadis nomme le « Chaos, AbĂ®me, Sans-Fond ». Les Anciens Chinois tentent de le donner Ă  comprendre sous le terme « Tao ». Les croyants occidentaux l’appellent « Dieu ». Nous pouvons simplement parler de « rĂ©el » insondable et « voilé » (Bernard d’Espagnat).

Posons d’emblée comme hypothèse que la plupart des discours, des actes et des produits d’un être humain relèvent de son être de sécurité, à travers ses positions sociales d’agent institutionnel, d’acteur de groupe et d’organisation, de personnage sociétal. Dans cette optique, c’est à partir de l’être de sécurité que nous devons partir pour aller vers la notion de « sujet » humain. Cet être de sécurité est complètement lié à l’être de pulsions qui lui donne sa vitalité et sa morbidité. Sans exploration de l’être de pulsions, comment reconnaître la complexité de notre être de sécurité ? Une théorie des pulsions est donc une condition sine qua non de la compréhension d’un être humain. La théorie freudienne en est une, certainement très intéressante à ne pas négliger, mais inscrite dans une philosophie de la vie nécessairement située et datée historiquement.

Mais l’ĂŞtre de pulsions peut ĂŞtre conçu Ă©galement dans l’optique jungienne comme un ĂŞtre relevant d’une libido plus large que la libido sexuelle. Dans ce cas, le champ pulsionnel inscrit l’ĂŞtre humain dans la nature et l’univers. N’oublions pas que les savants nous disent aujourd’hui que nous sommes constituĂ©s d’atomes formĂ©s au premier moment de la naissance de l’univers. Que savons-nous vraiment des forces qui nous traversent ? de leur nature, de leur origine ?

L’ĂŞtre de dĂ©passement s’origine dans la facultĂ© d’imaginer. Il s’agit d’une imagination radicale et crĂ©atrice dont a parlĂ© Cornelius Castoriadis dans son Ĺ“uvre, notamment dans L’institution imaginaire de la sociĂ©tĂ© (1975). L’imagination crĂ©atrice nous fonde essentiellement, comme elle fonde l’essor de la sociĂ©tĂ© comme « imaginaire social ». L’ĂŞtre humain est en permanent Ă©lan vers autre chose, sans cesse imaginĂ©. Sans doute, cette capacitĂ© existentielle est-elle liĂ©e Ă  la conscience de sa propre mort inĂ©luctable, et de la finitude de toutes ses Ĺ“uvres. Toutes les religions constituant le « sacrĂ© institué » sont Ă©tablies Ă  partir de cet ĂŞtre de dĂ©passement en mĂŞme temps que toutes les traditions qui s’ensuivent sont perverties par ce mĂŞme Ă©lan crĂ©ateur. Le sage est celui qui prend conscience de cet ensemble psychique et l’inscrit dans un sourire.
L’ĂŞtre d’Ă©trangetĂ© dont nous ne pouvons rien dire rationnellement, nous ouvre Ă  la relation d’inconnu. Certains psychanalystes ont bien acceptĂ© ce type de relation (par exemple Guy Rosolatto). L’ĂŞtre d’Ă©trangetĂ© nous renvoie Ă  la figure du « mystique » de Ludwig Wittengstein dans son Tractatus logico-philosophicus.

Si la notion d’ĂŞtre humain comme ĂŞtre de droit et de reconnaissance, est donnĂ©e d’emblĂ©e Ă  chacun, quels que soient son âge, son origine ethnique ou sociale, sa race, sa nationalitĂ©, etc., celle de sujet implique un « travail » sur soi, sans oublier une certaine souffrance inhĂ©rente Ă  ce travail intĂ©rieur, pour se libĂ©rer du connu, suivant l’expression de Jiddu Krishnamurti. C’est ainsi qu’il touche Ă  l’autorisation : devenir « auteur de soi-mĂŞme » suivant l’expression de Jacques Ardoino.

Le rapport aux savoirs et aux savoir-faire savants, scolaires et extrascolaires, fondant la pensĂ©e, peuvent Ă©tayer, dans une certaine mesure, cette dynamique de libĂ©ration. D’aucuns en Occident pensent mĂŞme que c’est la voie principale d’autonomisation, sous l’Ă©gide du principe de laĂŻcitĂ©. Mais un Ă©largissement anthropologique Ă  d’autres parties du monde nous impose de voir que d’autres voies sont ouvertes Ă  cet Ă©gard, notamment la voie du silence intĂ©rieur ou voie mĂ©ditative, sans concept ni image. Le sujet qui s’approfondit ainsi, se « gravifie » comme j’aime Ă  le dire. Par ce nĂ©ologisme, j’entends un ĂŞtre humain qui Ă  la fois prend conscience de l’unitĂ© du genre humain et de la vie universelle dans une sorte de joie profonde et tranquille et de sa responsabilitĂ© totale Ă  l’Ă©gard de la reconnaissance et du maintien de cette unitĂ© pour laquelle il devient de plus en plus grave. Ce sujet s’ouvre alors Ă  la conscience responsable de sa propre parole comme de son propre silence, de sa pratique sociale et politique comme de son absence de pratique. Il dĂ©veloppe nĂ©cessairement, dans un partage permanent avec d’autres, une Ă©thique de vie complètement en rapport avec son expĂ©rience existentielle. C’est ce processus qui constitue pour moi l’essentiel de la recherche en Ă©ducation.

4. Revenons à la recherche-action en éducation

La dimension de l’action dans la recherche-action

Une recherche-action dans la ligne Ă©pistĂ©mologique que je dĂ©fends est, nĂ©cessairement, Ă  orientation existentielle. Elle pose l’implication du chercheur comme une donnĂ©e primordiale de tout processus de recherche. La Recherche-Formation Existentielle (R-F.E.) qui a Ă©tĂ© un axe très important de mon activitĂ© de chercheur dans les vingt dernières annĂ©es, est une Recherche-Action Existentielle (R-A.E.) appliquĂ©e aux stages de Formation Continue des Adultes. En tant qu’elle est une Recherche-Action Existentielle, elle entre dans la mĂ©thodologie de la problĂ©matique spĂ©cifique d’Approche Transversale.

Rappelons que cette problĂ©matique d’Approche Transversale refuse toute « coupure Ă©pistĂ©mologique » entre ce qui serait « scientifique » donc pertinent et ce qui serait « vulgaire », « commun », « imaginaire », donc dĂ©nuĂ© de toute rĂ©alitĂ©. Elle pose le problème d’une approche holistique de la rĂ©alitĂ© humaine par une articulation du RĂ©el insondable et voilĂ©, de l’imaginaire primordial et radical et du symbolique socialement construit et vecteur de toute communication.

L’action est changement dans les reprĂ©sentations du rĂ©el

La R-A.E. a pour objet le changement possible de l’existentialitĂ© interne du sujet. Le concept d’existentialitĂ© interne correspond à une constellation de valeurs, d’idĂ©es, d’images mentales, de sentiments, de sensations Ă©prouvĂ©s par le sujet et formant un « bain de sens » plus ou moins conscient garantissant son identitĂ© et dĂ©terminant ses pratiques sociales. Face Ă  une question existentielle pour le sujet (par exemple, la naissance, la souffrance, la mort, la jouissance, la vieillesse, l’amour, la haine, le travail, etc.) celui-ci rĂ©pondra en fonction de son existentialitĂ© interne. Comment s’opère le changement d’existentialitĂ© interne ? Ce changement va s’opĂ©rer, dans la plupart des cas, par une reconnaissance et une perlaboration de la transversalitĂ© de la structure mĂŞme de son existentialitĂ© interne par le sujet en recherche-action existentielle, au sein d’un groupe impliquĂ© qui s’exprime en utilisant toutes sortes de techniques d’expression de l’imaginaire, selon la logique d’une triple Ă©coute-action propre Ă  l’Approche Transversale.

De la transversalité

La transversalitĂ© dont il s’agit lĂ  n’a rien Ă  voir avec le concept mĂ©thodologique en sciences sociales qui s’oppose Ă  l’analyse longitudinale. Le concept employĂ© par les institutionnalistes renvoie Ă  une conceptualisation dĂ©veloppĂ©e par Felix Guattari Ă  propos de la psychothĂ©rapie institutionnelle (Guattari, Psychanalyse et transversalitĂ©, Paris, Maspero, 1972). Il y a reconnaissance de la transversalitĂ© d’un groupe institutionnalisĂ© quand on fait apparaĂ®tre les diffĂ©rentes variables institutionnelles de hiĂ©rarchisation, d’influence, de connivence, de non-dit, de sĂ©paration ou de rĂ©unification, d’Ă©galitĂ© et d’inĂ©galitĂ©, qui influencent toute forme de vie sociale. En recherche-action existentielle je privilĂ©gie trois dimensions de la transversalitĂ©, compte tenu de la problĂ©matique de l’Approche Transversale :

  • Une dimension pulsionnelle qui pose la question de l’influence des pulsions et de leurs effets fantasmatiques dans toute forme d’existentialitĂ©. Le jeu de la libido s’y inscrit magistralement avec Eros. Faut-il pour autant nier l’action muette de Thanatos, la pulsion de mort ? La question reste ouverte et je n’ai pas de rĂ©ponse assurĂ©e sur ce point.
  • Une dimension institutionnelle qui structure la transversalitĂ© selon une logique des magmas dĂ©crite par Castoriadis Ă  propos de l’imaginaire social, par le biais des institutions comme matrice des habitus de chacun.
  • Une dimension sacrale enfin qui ouvre la transversalitĂ© sur une ontologie cosmique, la place de l’homme dans la nature universelle et son questionnement radical et inĂ©luctable sur le sens de son existence du fait qu’il a Ă©tĂ© « jetĂ©-là », parmi les « étants » sans qu’il puisse vraiment rĂ©pondre Ă  la question du philosophe : pourquoi y a t-il l’Ă©tant et non pas plutĂ´t rien ?

L’approche de la transversalitĂ© comme « bain de sens » vĂ©cu se fait, peu Ă  peu, par le biais d’une Ă©lucidation, d’une incorporation et d’une mise en Ĺ“uvre de la complexitĂ© systĂ©mique de toute forme d’existentialitĂ© interne. Ainsi sont assumĂ©s des sentiments vĂ©cus comme l’ambiguĂŻtĂ©, l’ambivalence, l’Ă©quivocitĂ©, le paradoxe, la perte et l’attachement, la retraite et l’aventure.

L’importance du groupe impliquĂ©

La recherche-action existentielle suppose un groupe impliquĂ©, c’est-Ă  -dire une petit nombre de personnes volontaires pour travailler selon leur histoire de vie personnelle et groupale. Nous avons largement mis en Ĺ“uvre et dĂ©veloppĂ© cette mĂ©thodologie dans les diffĂ©rents groupes de stagiaires du DiplĂ´me Universitaire de Formation des Adultes (D.U.F.A.) de l’UniversitĂ© de Paris VIII.

Dans certains cas, ce sont des groupes institutionnalisĂ©s et professionnels qui acceptent de voir plus clair dans leur praxis existentielle sur les plans affectifs, idĂ©ologiques, Ă©conomiques, politiques. J’ai pu ainsi rĂ©guler une Ă©quipe de psychosociologues et de thĂ©rapeutes d’un mĂŞme organisme pendant trois ans. Dans la plupart des cas, ce sont des groupes construits avec des personnes qui ne se connaissent pas a priori mais qui ont envie de participer au thème de la recherche-action existentielle en fonction de leurs expĂ©riences significatives : il en fut ainsi d’une recherche sur la symbolique communautaire dans les groupes franco-allemands qui dura trois ans. Il en fut de mĂŞme dans une formation du personnel soignant d’un grand hĂ´pital de la rĂ©gion parisienne sur le thème de l’Ă©coute des souffrants et des mourants (Barbier, « Culture d’hĂ´pital, recherche-formation existentielle et Ă©coute des mourants », Pratiques de formation/Analyses, Culture d’entreprise et formation, N°15, Mai 1988, pp.101-122, UniversitĂ© de Paris VIII).

Le groupe accepte le dĂ©pliage de son implication, c’est-Ă -dire de ses investissements libidinaux, de ses intĂ©rĂŞts de connaissance, de ses rĂ©seaux d’appartenance et de rĂ©fĂ©rence, de ce qui le « fait tenir Ă  la vie » comme dit Jacques Ardoino. Les phases suivantes peuvent ĂŞtre repĂ©rĂ©es dans l’approche de la transversalitĂ© de l’existentialitĂ© interne de chaque participant comme de celle du groupe constituĂ© :

  • Reconnaissance des diffĂ©rences
  • Assomption du conflit,
  • Ouverture Ă  l’institution dans ses trois dimensions instituĂ©e, instituante et d’institutionnalisation,
  • ReconquĂŞte de la valeur symbolique de l’existence par une juste Ă©valuation de la part radicale de l’imaginaire et de l’opacitĂ© inĂ©luctable du rĂ©el.

5. De la recherche Ă  la recherche-action existentielle

ConsidĂ©rons ce que peut ĂŞtre un processus de recherche classiquement en sciences de l’homme et de la sociĂ©tĂ©

5.1. Préalables épistémologiques

5.1.1. Partir d’une question de recherche

Quelle question se pose le chercheur à propos de la réalité ? La question peut être assez large au départ et être affinée au fil de la réflexion. Par exemple « la violence dans les lycées professionnels » ou « le jeu chez les plus de cinquante ans » ou « la lecture et les femmes d’origine étrangère ». Il ne faut jamais oublier qu’une recherche demande beaucoup d’investissement d’énergie, de temps, d’intelligence. La question doit « tenir à cœur » au chercheur s’il veut en venir à bout, parfois après plusieurs années de recherche. La question fait partie d’un champ de recherche plus vaste (ex. l’immigration).

5.1.2. Implication du chercheur

D’où vient cette question dans son histoire personnelle, familiale, intellectuelle, sociale, culturelle, etc. ? Comment peut-il l’élucider, la comprendre ? En quoi cette implication du chercheur peut-elle créer un certain nombre d’artefacts dans sa recherche ?

5.2. Construction de l’objet de recherche

5.2.1. DĂ©termination de l’Ă©tat de la question et du champ de la recherche

Que disent actuellement les sciences humaines sur cette question ? Dans quel champ s’inscrit-elle ? Au départ le chercheur opère une investigation très ample mais toujours à partir des années les plus récentes et des ouvrages les plus documentés. Ne jamais oublier les revues spécialisées, ni les conseils d’informateurs éclairés. On doit dégager les axes théoriques fondamentaux qui cernent la question de recherche, si possible dans une perspective multiréférentielle et pluridisciplinaire.

5.2.2. Elaboration de l’hypothèse de recherche centrale et des hypothèse secondaires

A partir de la base thĂ©orique repĂ©rĂ©e, le chercheur Ă©labore une hypothèse de recherche centrale pour toute sa recherche. Il s’agit de vraiment questionner la rĂ©alitĂ©, c’est-Ă -dire que le chercheur n’a pas la rĂ©ponse Ă  sa question. Une recherche n’est ni une illustration, ni une justification d’une pratique. Dans la recherche-action, l’hypothèse naĂ®tra, le plus souvent, dans la foulĂ©e mĂŞme du processus de recherche collective et non au prĂ©alable.

Dans la recherche plus classique, l’hypothèse de recherche doit permettre à l’esprit critique de répondre, à l’issue des résultats concrets de la recherche, de manière affirmative ou négative. En tout état de cause l’hypothèse doit être « falsifiable » (K. Popper) c’est-à-dire pouvoir être logiquement démontée par quiconque en fonction des arguments et des preuves apportés, en liaison avec la réalité. Ainsi « Dieu existe » (« ou n’existe pas ») ne peut être une hypothèse de recherche, mais seulement un postulat. Il est très utile de repérer les postulats, notamment philosophiques, qui circulent sous les théories scientifiques convoquées par le chercheur.
Par contre « la composition sanguine est-elle un facteur déterminant de la personnalité d’un sujet » ou « le système de pouvoir de l’enseignant existe-t-il dans la notation scolaire » peuvent être des hypothèses de recherche. Une hypothèse centrale de recherche peut se subdiviser en plusieurs hypothèses secondaires. Par exemple dans le dernier exemple : « Ce système de pouvoir tient-il compte de l’apparence physique de l’élève » ? ou « l’effet d’établissement » joue-t-il un rôle dans ce système de pouvoir ? »

5.2.3. Elaboration d’un modèle thĂ©orique d’interprĂ©tation

Le chercheur élabore si possible un modèle théorique d’interprétation dont il fournit éventuellement la représentation modélisée et graphique. Ce modèle construit à partir des données théoriques à sa disposition lui permettra de répondre par une interprétation plus compréhensive à l’interrogation un peu binaire issue de l’hypothèse de recherche tout en intégrant cette interrogation dans son dispositif.
Par exemple pour l’hypothèse suivante « Travailler avec un groupe de jeunes à construire un terrain d’aventure peut-il être considéré comme une démarche de recherche-action et de quelle nature ? » Le chercheur, après avoir effectué l’état de la question et transformé un simple questionnement du genre « que signifie la construction d’un terrain d’aventure » dans l’hypothèse formulée ci-dessus, pourra utiliser le modèle typologique suivant construit récemment dans La recherche-action (Barbier, Anthropos, 1996)

5.2.4. Le « terrain » et la méthodologie de la recherche

Avec qui (une personne, un groupe, une communauté, une organisation) ou sur quoi (objets matériels, documents, statistiques, journaux, films, entretiens, observations) le chercheur veut-il enquêter compte tenu de son objet de recherche ? Le « terrain » dépend très largement de l’option théorique du chercheur, de son temps disponible (et de son argent), de ses possibilités de déplacement, de ses relations, des moyens techniques dont il dispose, etc. Le chercheur doit en évaluer toutes les conséquences avant de se décider à délimiter son champ de recherche.
La méthodologie et les techniques de recherche vont s’ensuivre logiquement. Deux grandes orientations complémentaires sont en général suivies : la méthode quantitative (questionnaire à base statistique et chiffrable) quand le nombre des enquêtes est important. La méthode qualitative lorsqu’il s’agit d’affiner la compréhension d’un phénomène dans sa singularité (entretien, observation, histoire de vie, etc.).

5.2.5. L’interprĂ©tation des rĂ©sultats

Une fois le recueil des données et les différentes analyses techniques effectués, le chercheur va répondre à la fois à son hypothèse de recherche et à son modèle théorique d’analyse. Cela lui demandera éventuellement de corriger son modèle ou de nuancer son hypothèse. Il en tirera des conclusions pour des recherches futures.

5.2.6. Le rapport de recherche

Le chercheur doit maintenant écrire (utilisation de l’informatique), c’est-à-dire exposer, le déroulement de sa recherche et l’état de ses résultats et interprétations. Il faut savoir que l’exposé de la recherche n’est pas l’exacte reproduction du processus de recherche concret avec ses aléas et ses difficultés. Ce qui est demandé maintenant au chercheur, c’est un exposé le plus clair possible et le mieux écrit, suivant les normes traditionnelles de la cité savante du lieu et de l’époque considérés. Rien n’empêche évidemment le chercheur d’écrire, à partir de son rapport de recherche, un ouvrage différent quant au style et aux références, en direction d’un public autre que les spécialistes de sa discipline. De même, s’il s’agit d’une commande par un organisme administratif, le rapport de recherche fourni devra tenir compte du cahier des charges négocié. Dans la recherche-action, le déroulement de la recherche est différent.

Nelly Stromquist, en 1986, oppose la recherche-action à la sociologie classique, en une analyse en 4 points (voir R. Barbier, La recherche-action, Anthropos, 1996, pp. 34-37) :

  • Hypothèses relatives Ă  la science, Ă  la connaissance et au changement : la recherche-action doit servir d’instrument de changement social.
  • Processus de recherche : la formulation des problèmes doit naĂ®tre d’un groupe prĂ©cis dans un contexte en crise et non créé par le chercheur

* La collecte des données : les questions doivent être celles de la communauté toute entière et non d’un échantillon représentatif.
* L’évaluation et l’analyse des données doivent être faites jour après jour avec la communauté, leur interprétation est le produit d’une discussion de groupe, ce qui implique un langage accessible à tous et la nécessité du feed-back.

  • MĂ©thodologie : la recherche-action utilise les instruments courants de la recherche en sciences sociales, mais la dynamique sociale créé par la recherche mĂŞme exige qu’elle en adopte ou en invente de nouveaux.
  • Le rĂ´le du sociologue : il devient un mĂ©diateur du processus de recherche ; il est l’animateur du groupe et propose des pistes en termes de discussion et d’action ; il est parfois appelĂ© Ă  jouer un rĂ´le d’interface avec les dirigeants ou dĂ©cideurs potentiels. Son rĂ´le devient plus politique.

5.3. Recherche-action existentielle

5.3.1. Quatre types de recherche-action

Pour ma part la recherche-action Ă  dominante existentielle se veut peut-ĂŞtre plus radicale parce qu’ouverte Ă  la dimension d’homo religiosus de l’ĂŞtre humain. Je distingue quatre diffĂ©rentes recherches actions :

  • La recherche- action Ă  dominante psychosociale
  • La recherche-action Ă  dominante expĂ©rimentale
  • La recherche-action Ă  dominante existentielle
  • La recherche-action Ă  dominante transpersonnelle : le transpersonnel est dĂ©crit comme un niveau d’être qui dĂ©passe l’ego ou le moi individuel. Il s’agit d’atteindre des niveaux de conscience « non ordinaire » et peu de chercheurs s’y risquent, exceptĂ© quelques-uns en sociologie religieuse.

La recherche-action radicalisĂ©e s’enrichit d’une dimension philosophique, et vise Ă  se saisir du questionnement sur le sens de la vie. La recherche-action existentielle (RAE), sous des appellations diverses, va sans doute se dĂ©velopper dans les annĂ©es Ă  venir, sous la pression de l’importance des problèmes fondamentaux qui commencent Ă  se poser Ă  nos contemporains : les progrès de la biologie, de la gĂ©nĂ©tique, les interrogations nombreuses montant des malades et les mourants vers le corps mĂ©dical et la sociĂ©tĂ©, les problĂ©matiques gĂ©nĂ©rĂ©es par le SIDA, ont bouleversĂ© la relation Ă  la Vie, Ă  la Mort, de toute une gĂ©nĂ©ration ; cette gĂ©nĂ©ration se tourne vers les chercheurs — toutes disciplines confondues – avec une exigence nouvelle : le droit Ă  la parole, le droit de regard et de critique, de participation Ă  la recherche ; les membres de cette gĂ©nĂ©ration ne veulent plus ĂŞtre considĂ©rĂ©s comme des rats de laboratoire.

Au fil de l’expérience apparaît l’extrême richesse et l’extrême complexité du Potentiel Humain. La recherche y atteint les limites d’une scientificité « admise » (répondant au cadrage exigé par la cité savante) pour déboucher sur des terrains où chaque chercheur aura à affiner sa démarche propre.

5.3.2. Définition de la recherche-action existentielle

La RAE se définit alors ainsi : « un art de rigueur clinique développé collectivement en vue d’une adaptation relative de soi au monde ».

  • Un art : mettre en Ĺ“uvre des facultĂ©s d’approche de la rĂ©alitĂ© qui se rĂ©fèrent aux domaines de l’intuition, de la crĂ©ation et de l’improvisation, au sens de l’ambivalence et de l’ambiguĂŻtĂ©, au rapport Ă  l’inconnu, Ă  la sensibilitĂ©, Ă  l’empathie… La RAE est une crĂ©ation dans laquelle on ne sait pas ce qu’il va en advenir en fin de compte.
  • De rigueur clinique :
    • rigueur des champs conceptuels et thĂ©oriques : en connaĂ®tre les frontières et les zones de mĂ©connaissances, de flou, d’incertitudes.
    • rigueur du cadre symbolique dans lequel va se situer la RAE
    • rigueur de l’évaluation permanente en regard des objectifs du groupe impliquĂ©.
    • rigueur de l’implication du chercheur : la rigueur doit aller de pair avec une approche multirĂ©fĂ©rentielle gĂ©nĂ©rale, englobant d’autres aspects que ceux des champs lĂ©gitimĂ©s : questionnement philosophique, poĂ©tique, ouverture sur  les sagesses lumineuses et ancestrales de l’humanitĂ©.
  • DĂ©veloppĂ© collectivement : le chercheur, totalement impliquĂ© dans l’intĂ©gralitĂ© de sa vie Ă©motionnelle, sensorielle, imaginative, rationnelle, fait partie du monde et sa recherche ne saurait se mener sans ce monde. Le chercheur agit dans le groupe et est agit par le groupe (chercheur collectif). La recherche est mĂ©diation et dĂ©fi : ces deux aspects ne peuvent concerner qu’une seule personne !
  • En vue de l’adaptation relative Ă  soi au monde : la RAE est une aventure humaine dont le chercheur collectif doit sortir changĂ© ; chacun des membres du chercheur collectif aura alors changĂ© son point de vue sur sa relation au problème posĂ© : lorsque le problème posĂ© au chercheur est d’ordre existentiel, alors s’opère nĂ©cessairement une « redistribution » de sa relation au monde.

5.3.3. Recherche-action est transdisciplinaire

La recherche action existentielle est transdisciplinaire : psychosociologie clinique, anthropologie, analyse institutionnelle, constituent le socle de l’approche ; mais on ne peut en rester là : cette approche s’ouvre vers l’art, la poésie, la philosophie, les dimensions spirituelles, multiculturelles de la vie. La recherche-action existentielle nous mène à la réflexion du chercheur québécois André Morin sur ce qu’il nomme « la recherche-action intégrale » (RA-I).
André Morin la définit ainsi : « la recherche-action intégrale vise un changement par la transformation réciproque de l’action et du discours, c’est-à-dire d’une action individuelle en une pratique collective efficace et incitatrice, et d’un discours spontané en dialogue éclairé, voire engagé » (MORIN A., (1992), Recherche-action intégrale et participation coopérative, Vol 1 (méthodologie et études de cas) et Vol 2 (théorie et rédaction du rapport), Montréal, Québec, Éditions d’Agence d’Arc.1992, Vol 2, p. 21).  
Nous pouvons conclure que les trois moments de la construction de l’objet chez Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron et Jean-Claude Chamborédon dans Le métier de sociologue (objet conquis, construit et constaté) sont traduits en objet approché, co-construit et effectué.

5.4. L’objet approchĂ©, co-construit et effectuĂ© dans la RAE

Chaque phase en vérité modifie l’ensemble du système interactif de la recherche-action. La dialectique du chercheur professionnel et des chercheurs praticiens au sein du chercheur collectif puis celle du chercheur collectif avec l’ensemble du groupe-cible animent sans cesse le mouvement de la recherche-action. Pendant toute la planification, la temporalité est reconnue avec son cortège de conflits et de médiations liés à l’action. L’objet devient de plus en plus « co-construit » au fur et à mesure que l’analyse se fait plus soutenue par l’ensemble du chercheur collectif et que des hypothèses d’action et d’élucidation sont produites et discutées dans le chercheur collectif et mises à l’épreuve auprès des membres du groupe-cible. Deux temps président à cette élaboration :

  • Le premier met au point un diagnostic en cernant la logique interne des conduites du sujet en situation problĂ©matique. L’Ă©laboration s’appuie principalement sur une Ă©coute sensible du vĂ©cu. L’interprĂ©tation/reformulation est plutĂ´t rogĂ©rienne Ă  ce niveau. Son effet de sens est validĂ© par les membres du groupe.
  • Le second est rĂ©fĂ©rentiel, fait appel Ă  des rĂ©fĂ©rences en sciences humaines et sociales et travaille sur des points-clĂ©s du blocage de la situation. L’Ă©laboration est donc d’emblĂ©e plus en extĂ©rioritĂ© pour le groupe-cible comme pour les praticiens du chercheur collectif. Le danger est grand pour les chercheurs professionnels de prendre un pouvoir savant malvenu dans une telle recherche. Plus que jamais la constitution d’un langage commun est indispensable Ă  ce niveau de la recherche.

Il faut insister ici sur un point central de la recherche-action : l’effet de coformation dans le chercheur collectif entre les praticiens-chercheurs (du terrain) et les chercheurs professionnels. Les premiers questionnent sans cesse les seconds sur la pertinence de la dimension théorique dans la situation concrète considérée. Ils apportent des cas minoritaires, des pratiques parfois marginales, qui surprennent l’ordre du raisonnement théorique toujours plus ou moins globalisant. Les chercheurs professionnels de leur côté font découvrir aux praticiens la relativité culturelle de conduites, d’idées ou de valeurs qu’ils croyaient absolues parce que « vécues ». Ils en montrent les dimensions politiques implicites et les effets manipulateurs. Ils en relèvent les aveuglements sur les ressorts profonds de l’action et sur le bien fondé de la finalité.

Plus que jamais la capacitĂ© Ă  savoir faire des mĂ©diations est nĂ©cessaire pour les uns et les autres. Mais en aucun cas ils ne doivent oublier leur capacitĂ© au dĂ©fi, Ă  la « philosophie du non » comme dit Gaston Bachelard sans laquelle la recherche perdrait toute sa vigueur critique et s’endormirait dans un consensus mou qui n’apporte rien du point de vue de la connaissance. Une attitude respectueuse consiste Ă  rester dans la logique de l’échange symbolique du donner/recevoir/rendre au sens de Marcel Mauss, reprise par Jean Baudrillard dans L’Ă©change symbolique et la mort. Pas de don sans un accueil et un contre-don. Le chercheur professionnel arrive dans un milieu Ă©tranger Ă  son habitus (Bourdieu). Il ne va pas immĂ©diatement « donner » son savoir mais accueillir celui des autres avec qui il prĂ©tend vouloir travailler. Il devrait pouvoir ĂŞtre devant la rĂ©gion socio-affective d’autrui comme le cĂ©lèbre disciple Hui-neng du maĂ®tre Ch’an Hung-jen, en Chine, Ă  la fin du VIIème siècle a su attendre, quoique dĂ©jĂ  « éveillé », en rĂ©alisant des besognes serviles dans la cuisine du temple avant de composer le poème qui allait le faire reconnaĂ®tre comme le plus sage d’entre tous les moines par son maĂ®tre vieillissant.

C’est pendant cette phase de planification qu’en termes d’action des objectifs partiels sont proposĂ©s, rĂ©alisĂ©s et contrĂ´lĂ©s d’une part, Ă©valuĂ©s de l’autre. ContrĂ´lĂ©s par rapport Ă  un Ă©chĂ©ancier prĂ©cis Ă©chelonnant la recherche sur un axe temporel et spatial. EvaluĂ©s par rapport au projet-visĂ©e qui donne du sens Ă  l’ensemble de la recherche. A chaque fois contrĂ´le et Ă©valuation ne sont pas le fait des seuls chercheurs professionnels mais demandent la participation et la rĂ©flexion de tous. Plus que jamais une recherche-action vise Ă  l’émergence de capacitĂ©s Ă  la fois de solidaritĂ© et de responsabilitĂ©.Â