Luc Ferry ou l’incompréhension écologique : remarques critiques de son livre « Le nouvel ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme » (Grasset, 1992)

par René Barbier, 23 mai 2017

Dernièrement, à la faveur de l’écriture d’un livre sur la spiritualité laïque et la sagesse poétique, j’ai relu un ouvrage ancien du philosophe Luc Ferry, datant de 1992 chez Grasset. J’ai tout de suite vu la faille non dite de sa pensée. Luc Ferry célèbre ici le culte de l’humanisme et de la liberté.
Cet ouvrage est une charge intelligente mais lacunaire contre la philosophie écologique, au nom de l’humanisme des Lumières, et mise à mal par les conséquence en termes de destruction de la nature.
La charge est radicale contre « l’écologie profonde » qui va pourtant le plus loin dans la non-dualité homme-nature et qui veut redonner vie au monde animal et végétal, au point d’en faire des sujets de droit.
Le problème est que cet ouvrage laisse vraiment dans l’ombre les conséquences d’une économie de marché qui s’est emballée vers une financiarisation tous azimuts comme l’ont prouvé les crises du début du XXIe siècle, notamment en 2008.
Les recherches sérieuses en économie affirment que des inégalités sociales croissantes en résultent et s’étalent sur plusieurs siècles en accentuant la reproduction patrimoniale (Thomas Piketty).
Obnubilé par son idéologie humaniste traditionnelle, Luc Ferry n’accepte pas de regarder en face les causes néfastes d’un capitalisme destructeur et considère l’altruisme comme anti-naturel contrairement à Matthieu Ricard.
La différence avec Luc Ferry, c’est que celui-ci soutient fondamentalement l’humanisme prométhéen des Lumières, et le second la dialogique inéluctable de la complexité naturelle et humaine ouverte à l’incertitude et une butée de non-savoir.
Plus largement encore Luc Ferry reste dans la pensée humaniste homme/nature et ne s’interroge pas sur une conception du monde non-dualiste (par exemple, qui fonde l’ouverture sur l’altruisme de Matthieu Ricard). Chez ce dernier c’est l’intégration, et non l’arrachement (lié à la liberté du « sujet »), qui est essentielle.
Ce dernier point est important.
Luc Ferry défend une « écologie démocratique ». Il est tout à fait dans les eaux de ce que l’on appelle le « développement durable ».
Il fonde son écologie politique dans ce qu’il croit être les deux extrêmes des défenseurs de la nature.
D’une part un retour à un archaïsme idéalisé qui divinise la nature et qui s’ouvre facilement, d’après lui, sur le totalitarisme nazi.
De l’autre, l’obsession anticapitaliste qui détruit systématiquement la nature mais qui ne méconnait pas pourtant les bienfaits d’une certaine modernité technique.
Les arguments présentés ne sont pas à rejeter car ils possèdent une certaine pertinence en fonction de sa réflexion spécifique.
Celle-ci est fondée sur une pensée absolument cartésienne et une logique de l’identité, de la non-contradiction et du tiers exclu. Elle ne peut envisager un autre regard fondant une autre représentation du monde.
Un exemple, page 244 de son ouvrage, Luc Ferry conteste la valeur d’une image déployée avec absurdité — pense-t-il — dans les milieux de l’écologie profonde : « J’étais sur un bateau qui a coulé et il n’y a pas eu de survivant » ; « Le contenu de l’énoncé est en contradiction avec les conditions de son énonciation » affirme-t-il.
C’est exact si nous restons dans une logique aristotélicienne. Celle qui prévaut dans la « bande moyenne » (Edgar Morin) de nos perceptions du monde et qui nous sert à dominer le monde et les autres. Une logique qui affirme que d’un côté existe le sujet de l’observation et de l’autre l’objet observé, dans une distance nécessaire à toute argumentation sérieuse.
C’est la physique de Newton, mais non celle de la Mécanique quantique.
Dans cette dernière on sait que le principe de non-séparabilité est reconnu. L’observateur est en relation inéluctable avec l’objet de son observation. L’électron est à la fois corpuscule et onde de probabilité. C’est le regard porté par le chercheur qui « coagule », si j’ose dire, en temps et lieu déterminés, la substance, laquelle demeure pourtant toujours une onde de probabilités. C’est l’expérience du « chat de Schrödinger » à la fois mort et vivant avant tout regard sur la situation.
Reprenons l’image contestée par Luc Ferry.
Il est vrai que l’écologie profonde s’inscrit dans une autre logique de représentation du monde. Pour elle il y a un tout non-duel, sans séparation possible (mais non sans distinction). Si la technique moderne en liaison avec une société de profit sans éthique détruit la nature et nous empêche de respirer et de boire de l’eau non polluée, nous sommes tous concernés. Détruire la nature (dont, évidemment les êtres humains) consiste aussi à nous détruire nous-mêmes. On le sait désormais et l’avenir est sombre. Il semble que tout notre avenir se jouera au milieu du XXIe siècle. Aurons-nous le temps de réviser radicalement notre vision du monde, avec une possibilité d’inventer un autre monde, ou resterons-nous dans l’économie du conflit profitable, en refusant la coopération solidaire, et nous irons dans le mur.
Alors l’image proposée par Luc Ferry pour étayer son argumentation n’est plus pertinente.
Je peux dire que le bateau a coulé, qu’il n’y a pas eu de survivants et que j’étais dedans.
Si on détruit la nature partout dans le monde, c’est mon navire que l’on détruit. Partout où un bateau coule je suis avec les gens qui s’engouffrent dans la mort, comme à Bhopal ou à Tchernobyl ou simplement dans les eaux de la Méditerranée. Je peux apparemment survivre mais je meurs également en moi-même à chaque coup porté. Je sais maintenant que le monde est nous et que nous sommes le monde, comme n’a cessé de le dire Krishnamurti.
Tout argument dans un sens ou dans un autre fait partie de ce que l’approche non-dualiste de l’Inde (advaita vedanta) nomme « mithya » c’est-à-dire illusion, imaginaire. Nous pensons avec et dans l’imaginaire, par nos concepts, nos images, nos gestes, nos réalisations concrètes ou symboliques.
Le philosophe demeure débout, avec ses concepts, au beau milieu de cet imaginaire. Il croit cependant qu’il peut en sortir et trouver son salut par la philosophie.
Luc Ferry est un philosophe. En tant que pédagogue (remarquable, j’en conviens) il argumente mais ne convainc que ceux qui restent dans son niveau d’expérience intérieure. Ceux qui ont fait un saut « quantique » en esprit-cœur raisonnent autrement. Les qualifier de « mystiques » n’est qu’une façon de demeurer dans les mêmes eaux logiques. Ils vivent un « ailleurs » dans un « ici et maintenant ». Leur regard est « tout autre ». Peut-être accepteront-ils de souscrire à cette pensée d’Edgar Morin : « Relier ce qui est séparé et distinguer ce qui est confondu ». J’ajouterai, tenter de parler, quand même, au cœur de cet entre-deux. N’est-ce pas l’attitude même du poète dans l’épuisette de ses images ?