« Les mots frissonnent », un poème de Christophe Forgeot

Fidèle au poste du Journal des chercheurs, Christophe Forgeot nous offre un des ses récents poèmes, que nous nous empressons de mettre en ligne :

Poème lu par l’auteur lors de la soirée de lancement de l’anthologie La Force des mots ou les pouvoirs de la littérature organisée par le PEN Club français, 
le 25 septembre 2025, au  tiers-lieu Shakirail (Paris 75018). Photo de Yves-Ferdinand Bouvier.

Les mots frissonnent

Au ventre de feuille

Porteurs de charges servant de conduction à l’absence

Les mots-ponts

Les mots-scies

Les mots-forges

Capables d’amener à grand le petit

Les mots qui donnent le caché du monde

Les foins de leurs granges les fibres de leur silence

Ceux dits à haute voix et ceux prononcés sans remuer les lèvres

Les mots tacites les mots en toiles d’aphorisme pour que la haine s’y prenne

Soit dévorée digérée vomie dans la douleur

Ceux de notre maison qui ajoutent et qui retranchent

Les mots-rêves aux couleurs de l’horizon

D’un bout à l’autre leur enfance et leur élégance

Plongeurs fascinés par la vénusté des poissons

Les mots en banc les mots en masse les mots en bloc

Les mots et leur bon sens de paysan

Les mots du terroir

Les mots désobéissants et ceux érigés en refus de pierres sèches

Solaires sur le sommet d’une falaise

À la sensibilité tremblante de la flamme

À l’intention de première page

Les mots taillés en pointe de silex ou repliés sur eux-mêmes

Les mots qui nous agrègent et nous assemblent

Les mots en bien commun

Les mots qui allument notre élan et les autres dont le charme nous fait rester

les mots guérisseurs si nous les relions entre eux

Les mots-herboristes

Les mots-sources et les hospitaliers

Les composés au secret et les étendus au soleil

Les mots ensauvagés de bonheur

Calligraphiés ou pieds-nus

les mots sobres ou bien en chair

Les mots naissants et les autres en fin de vie Les ouvriers les tisserands d’univers

Sur la hune les premiers à crier terre

Les mots-muscles les mots-nerfs les mots-veines

Enfantés et choyés par leur mère

Les mots pour tous même si chacun a les siens

Tu n’es pas seul si tu as les mots dont les haies sont des auberges

Dont les égards mettent le couvert dont la lampe est une forêt

Sans les phrases de la machine qui sait mieux que tout le monde

Par des accents de collines dans un pays aux mille étangs drapés d’oiseaux

Les mots ressentent les mots frissonnent

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Christophe Forgeot, paru dans l’anthologie La Force des mots ou les pouvoirs de la littérature,

Le PEN Club français, éditions Oxybia, 2025