Décès de Bernard Charlot (1944-2025)

Théoricien du « rapport au savoir », Bernard Charlot est décédé début décembre 2025 au Brésil à l’âge de 81 ans

Deux textes viennent de saluer sa mémoire, rendant plus amplement compte de son œuvre :

 L’un de Jean-Yves Rochex : ICI

L’autre de Remi Hess : ICI

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Quant au Journal des chercheurs, quelques modestes souvenirs impliqués en sa compagnie :

Bernard Charlot fut à deux reprises membre de mes jurys universitaires : d’abord pour un mémoire de maîtrise sur les Universités populaires, puis, quatre ans plus tard, pour ma thèse portant sur l’autodidaxie et les autodidactes. Je peux témoigner de la rigueur avec laquelle il avait lu ces deux travaux, de la qualité de ses remarques et de ses analyses personnelles, preuve de son véritable investissement auprès des recherches des étudiants.

Je garde le souvenir d’une scène d’une quinzaine de minutes environ, lors de mes démarches d’inscription en DEA, dans son bureau de Paris-8 à Saint-Denis. Je ne sais plus exactement quelle formalité administrative m’y avait conduit. Nous avions un peu discuté de recherche et, étudiant encore un peu naïf — mais plus tout à fait tout de même — je lui avais déclaré tout de go que le « rapport au savoir » tel qu’il le conceptualisait était certes essentiel, mais qu’il vaudrait peut-être mieux substituer « relation » à « rapport » si l’on espérait que le savoir s’inscrive profondément et durablement chez l’apprenant, bien après les années d’apprentissages scolaires, et même universitaires.

Chemise blanche, veste bleue, pantalon gris, je le revois alors se lever, aller se poster face à la fenêtre et, le dos tourné, paraitre réfléchir un moment qui me sembla relativement long. Puis, se retournant finalement vers moi, il me déclara que non : « rapport au savoir » valait décidément mieux que « relation au savoir ».

Si le concept de rapport au savoir demeure d’une importance capitale, je continue cependant de penser, comme à cette époque, que sans l’établissement d’une relation — quasi amoureuse ou passionnelle (ce qui devait naturellement être son cas) — au savoir, et plus largement à la connaissance générale de la vie et de nos vies, quelque chose de central n’est pas atteint par le pédagogue et par l’institution qui le fait vivre.

Nos rencontres ultérieures furent rares, son éloignement au Brésil n’y étant pas pour rien. Juste un bref épisode, en 2020 peut-être, lorsque je découvris, dans le dernier chapitre de son ultime ouvrage Éducation et barbarie, intitulé « Une aventure improbable : Homo sapiens », des idées fortuitement proches de certaines que j’avais formulées dans les années 2000, autour de l’« animal pédagogique » qu’est l’humain — expression attribuée à David Premack, psychologue de l’apprentissage. Occasion nous était ainsi donnée de nous rejoindre un peu grâce à la paléoanthropologie, habituellement bien trop peu fréquentée par les sciences de l’éducation alors qu’elles pourraient en tirer nombre d’éléments donnant à mieux penser les apprentissages.

Par-delà les années, au-delà de soutenances anciennes et d’une courte discussion autour du rapport au savoir, nous nous rencontrions ainsi une dernière fois, par l’intermédiaire du passé le plus lointain de nos ancêtres Homo sapiens débutants. Peut-être d’autres rencontres nous auraient-elles permis de mieux nous connaître, certainement. Quoi qu’il en soit, c’est de manière profondément émue que je remercie Bernard Charlot d’avoir été, en ces quatre circonstances, un élément non négligeable de mon cheminement.

C. Verrier