par Christian Verrier, 2026
Les hommages nationaux et internationaux peu à peu retombés après le décès d’Edgar Morin fin mai 2026, le Journal des chercheurs s’autorise maintenant à proposer quelques souvenirs en lien avec cet intellectuel devenu monument national, indiscipliné curieux tous azimuts, entre autres théoricien et promoteur de la Complexité. Qui fut aussi, à plusieurs reprises au fil du temps, compagnon de route d’autres chercheurs proches, voire très proches, du Journal des chercheurs et de ses alentours.
Quelques souvenirs et anecdotes personnelles impliquées :
En premier lieu, pour moi, porte d’entrée un peu étrange dans l’univers d’Edgar Morin, le rock’n’roll (à ne pas confondre avec le rock ou la pop), dont il avait appelé « Yé-Yé » les adeptes en 1963 dans un article paru dans Le Monde, « Une nouvelle classe d’âge », quand il n’était encore que grosso modo sociologue. Relire aujourd’hui cet article pertinent, un peu prophétique de Mai1968, remet sur le devant de la scène le versant sociologue de Morin, qui sera supplanté et quelque peu éclipsé plus tard par le versant philosophe. En tout cas, on sent bien dans cet article un autre ton sociologique, différent de la sociologie classique sorbonnarde. Au passage, ce fut pour Serge Gainsbourg l’occasion d’écrire l’année suivante, en 1964, une bonne chanson (car elles ne le sont pas toutes), Chez les Yé-Yé :

Ce fut ensuite, vu dans les années 1970 seulement, Chronique d’un été (1961), réalisé par Morin (très intéressé par le cinéma) et Jean Rouch, film qui est aujourd’hui un classique parmi les classiques du cinéma-vérité, venu d’un temps où le documentaire se cherchait de nouvelles formes, plus inventives, plus libres et ouvertes. Un peu trop inventif peut-être, ce film, car on connaît aujourd’hui, par Morin lui-même, les désaccords qui survinrent entre les deux réalisateurs : le goût de Rouch pour l’improvisation, dont, entre autres, les changements de plan et d’idée au dernier moment, ne fut pas toujours celui de Morin durant le tournage. Malgré tout, reste un film extraordinaire sur une époque en plein changement sociétal, où la question « Êtes-vous heureux ? » est un fil rouge.

Avoir vu Morin dans ce film coréalisé provoqua mon entrée dans son écriture, qui se fit tout d’abord par La Rumeur d’Orléans, avec un retard considérable sur sa parution en 1969 ; puis ce fut Commune en France. La Métamorphose de Plozévet (1967), dont le dispositif sociologique me séduisit par l’inventivité du travail de groupe de l’équipe de chercheurs (ce qui ne fut pas le cas de Pierre Bourdieu, très critique, reprochant au dispositif de Morin d’être trop impressionniste, manquant de rigueur conceptuelle, avec une illusion du vécu de terrain…). Ce que j’appréciais beaucoup pour ma part (et ignorant alors ces critiques bourdivines), après la bataille, c’était cette écriture assez simple et lisible, même pour accéder aux raisonnements difficiles.

Ensuite vint le Journal de Californie, lecture suivie de celle des six tomes successifs de La Méthode, en livre de poche d’abord (toujours mon retard de lecture) ; La Méthode, cette réflexion de longue haleine du sociologue mutant devenant épistémologue et philosophe des sciences humaines et sociales, au service de ce qu’il nommera la « Complexité », rebattant les cartes de la façon de penser l’être humain pris dans le social, l’histoire, la civilisation. Le sociologue devient (et nous aussi en le lisant) chercheur en sciences anthroposociales (plutôt qu’humaines et sociales), conjuguant dans un même regard l’infiniment grand et l’infiniment petit, le biologique, l’historique, le social, etc. Belle leçon de tentative de chamboulement épistémologique et méthodologique du sociologue initial. L’esprit de l’intersectionnalité très en vogue actuellement, cette interdépendance de multiples facteurs, y était présent depuis bien longtemps déjà — au bas mot plus de cinquante ans, avec Le Paradigme perdu en 1973, esquisse de La Méthode ; on le retrouve, en partant du concret, dans Penser l’Europe (1987), en un dialogisme généralisé voyant se rencontrer, s’affronter et coexister de nombreux contraires (tourbillon d’influences parfois contradictoires également à l’œuvre dans la multiréférentialité de Jacques Ardoino, très proche par son regard complexe sur le réel).

Edgar Morin et Jacques Ardoino se connaissaient bien, et c’est sans doute ce qui contribua à la parution d’un numéro de l’ancienne formule de la revue de Paris 8 Pratiques de formation/Analyses (n° 39, février 2000), « Réforme de la pensée, pensée de la réforme », longs entretiens fouillés entre Morin et Ardoino où éducation et formation sont des guides de discussion fructueux faisant une large place aux complexité et multiréférentialité.

Puis il y eut cette conférence d’un soir à Paris 8 Saint-Denis en 2011, à l’occasion de la parution de La Voie, livre de Morin posant les jalons d’un nouveau cheminement salutaire permettant de sortir des ornières d’un ultralibéralisme économique tentaculaire ravageant la Terre. Assister à cette conférence fut sans doute pour mon fils, encore assez jeune alors, une entrée précieuse parmi d’autres dans l’univers de la recherche sur l’être humain et son devenir.

L’année suivante, en 2012, dans le cadre de la préparation par le Centre d’innovation et de recherche en pédagogie de Paris (CIRPP) d’un ouvrage intitulé Oser la pédagogie complexe. De l’école à l’université, fut organisé un dialogue entre Morin et René Barbier à propos de l’éthique en éducation. Morin fut d’ailleurs l’une des inspirations majeures des activités du CIRPP (la reprise du terme « complexe » dans le titre du livre en atteste à elle seule), centre de recherche souvent mentionné dans les pages du Journal des chercheurs (taper « CIRPP » dans la barre de recherches).

Un dernier contact avec Morin eut lieu il y a deux ans. Durant la préparation de l’ouvrage Pour une éducation sentimentale et affective, de la petite enfance à l’ensuite… dirigé par Jérémy Ianni et Houria Meddas, l’idée vint de demander une préface à Morin, malgré son déjà très grand âge. Ce à quoi il répondit, très vite : « Je n’écris plus de préfaces, mais je lirai votre livre », et, bien sûr, l’ouvrage lui fut envoyé dès que publié. Il y avait là une logique : c’est en lisant ce qu’il écrivait déjà en 2002 de la place conséquente de l’amour et de l’affectif en éducation que j’avais eu l’idée d’évoquer l’éducation sentimentale dans la revue Pratiques de formation/Analyses (nouvelle formule cette fois), qui, sans préavis, refusa le deuxième des deux numéros pourtant initialement prévus sur ce thème. Mais ce fut un incompréhensible refus extrêmement bienvenu puisqu’il fournit le matériau pour la publication du livre cité ci-dessus, fort bien accueilli par d’excellentes recensions dans des revues de sciences de l’éducation de premier plan. Et ce fut très gentiment que Gaston Pineau écrivit finalement la préface, Gaston Pineau pour qui Morin a toujours été un penseur essentiel auquel il fait très souvent référence.

Chose importante que cette reconnaissance de Morin par des chercheurs français et francophones, lui que l’université française n’a pas su/voulu vraiment reconnaitre à sa juste valeur (serait-ce en partie parce que qu’il n’avait jamais passé de thèse de doctorat, et bien que le CNRS fut longtemps un port d’attache pour lui ?), alors qu’il était docteur honoris causa de plusieurs universités dans le monde.
Et ne pas négliger Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, publié avec la collaboration de l’UNESCO en 1999/2000, savoirs qu’il convient de rappeler : La cécité de la connaissance ; l’erreur et l’illusion ; les principes d’une connaissance pertinente ; enseigner la condition humaine ; enseigner l’identité terrienne ; affronter les incertitudes ; enseigner la compréhension ; l’éthique du genre humain. Autant de points sensibles proposant des finalités à tout éducateur et enseignant, à tous les degrés de l’enseignement, pour des systèmes éducatifs ayant pour la plupart perdu toute idée de finalités qui vaillent.

Pour ne pas sombrer dans une hagiographie béate, quelques éléments discutables tout de même, dont ces dialogues avec Tariq Ramadan (Au péril des idées. Les grandes questions de notre temps, Presses du Chatelet, 2014 ; L’Urgence de l’essentiel, Ed. Don Quichotte, 2017). Après les accusations et les révélations dont Ramadan fut l’objet, en novembre 2017 Morin écrivit dans Médiapart un texte intitulé « Tariq Ramadan avant, pendant, après » ; extraits : « Ce qui est à mes yeux incontestable, c’est la contradiction entre son discours religieux de pureté et de pudeur, et son comportement très profane de séducteur et pire, selon les accusations, de macho dominateur (…) Toute religion a ses Tartuffe, et l’Islam peut avoir les siens. » Plus lointainement il y eut aussi son désaccord progressif, mais peut-être un brin tardif, avec la ligne stalinienne du PCF (Gide, avec Retour de l’URSS en 1936, avait, d’autres aussi, depuis des années déjà tiré le signal d’alarme), jusqu‘à son exclusion en 1951. Mais ce fut aussi un épisode qui donna naissance à Autocritique en 1959, livre important pour la mise en avant de l’aveuglement idéologique, et pour l’étude de l’erreur, justement, individuelle et collective : « Pour un intellectuel révolutionnaire le passage par le stalinisme n’était nullement obligatoire. Je regrette d’avoir subi la fascination. Je regrette d’avoir glissé sur la plus forte pente. Je regrette d’avoir si longtemps laissé rouiller certains rouages élémentaires de l’intelligence. Je regrette de n’avoir pas été, non pas certes parmi les douteux progressistes ou les petits bourgeois satisfaits, mais parmi les francs-tireurs » (Autocritique, Points Seuil Essais, p. 254). En scrutant bien le parcours de Morin, il serait certainement possible de relever d’autres errements ici ou là, mais ils sont souvent inévitables dans toute vie intellectuelle prolifique et engagée aussi longue, et les reconnaitre et le faire savoir devrait faire partie de l’éthique de tout penseur et chercheur.
Personnellement, je retiendrai principalement, parmi les nombreux points positifs de son parcours — outre qu’il fut pour moi un formateur de grande qualité, par ses écrits et ce qu’on peut trouver de lui d’enregistrements audio et vidéo sur internet —, le fait important de ne pas se cantonner à une unique discipline, à une seule forme d’expression, à un style universitaire déjà désuet en son temps, pour tenter des « autrement » de fond et de forme. Il ne s’agissait pas chez lui de versatilité, d’instabilité chronique, mais d’une pulsion créatrice toujours renouvelée, qui pourrait nous inspirer toutes et tous, surtout si nous sommes jeunes, dans notre monde en quête urgente de métamorphoses (l’un de ses termes favoris).