par François Fourcade, 2014
Parallèlement aux principales activités du Centre d’innovation et de recherche en pédagogie de Paris (CIRPP), son directeur, François Fourcade († 2017), avait ouvert un blog généraliste sur l’éducation, très actif, intitulé « Parlons pédagogie ». En voici un extrait, relatif à l’espace et à l’architecture des lieux dédiés à l’éducation

(encore en ligne au 12 mai 2026)
1 – Ce que l’espace dit de la façon d’apprendre
Je voudrais faire ici écho à la récente publication du numéro 64 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres, édité par le Centre international d’études pédagogiques (CIEP) et consacré aux « espaces scolaires ». Ce numéro coordonné par mon collègue philosophe Luca Paltrinieri et Maurice Mazalto, un ancien proviseur, pose la question du rapport entre les espaces scolaires (la salle de classe, bien évidemment, mais aussi la cour, le réfectoire, les parties communes, etc.) et la conception qu’une société se fait de son éducation et de la pédagogie de ses enseignants.
Quelques clichés valent mieux que de longs discours. Ainsi par exemple, de la business school de Moscou Skolkovo conçue par l’architecte britannique David Adjaye qui impose une vision futuriste, et même virile de l’enseignement du business.

La Business school d’Harvard a plutôt opté pour la solennité du temple grec peut-être pour s’arracher une légitimité vis-à-vis de la prestigieuse université d’Harvard, qui lui fait face.

Le nouveau bâtiment d’HEC joue sur le même registre, celui du classicisme romain qui par ses lignes droites pourrait évoquer les classements et les « best practices », les pratiques standardisées

(source : http://www.hec.fr)
Au département informatique, information et sciences de l’intelligence du MIT (Massachusetts Institute of Technology), les lignes sont au contraire fuyantes et futuristes. L’originalité de ce projet architectural pose d’ailleurs la question de l’appropriation du bâtiment par les étudiants… La recherche de l’esthétique pure ne se fait-il pas parfois au détriment du sens ? En tout cas le monde de l’informatique est celui qui aujourd’hui force l’abandon de certains dogmes : l’open source est venue s’opposer aux logiciels payants, les Hackathons érigent implicitement le hacking comme mode d’action efficace, les sociétés de l’information / numérique bouleversent la donne, etc. On comprend dès lors que l’on recherche à casser les verticales !

(Source : http://web.mit.edu/facilities/construction/completed/stata.html)
Mais si les architectes font œuvre d’originalité au niveau de l’enveloppe des bâtiments, la salle de classe est souvent standard : 4 murs, environ 65 m2, une trentaine de chaises tournées vers un tableau… Elle est auto-référencée : on sait d’emblée ce qu’on doit y faire. Mais souvent, même dans l’enseignement supérieur, la salle est trop petite et il est impossible de disposer les chaises autrement que tournées vers le tableau et un enseignant statufié. C’est surtout une configuration classique en France, dans la salle de cour comme en amphi, où tout converge en étoile vers l’estrade… alors qu’aux Etats-Unis, par exemple, où le modèle d’apprentissage est plus collaboratif, les sièges d’amphi peuvent au minimum se tourner pour permettre aux étudiants d’échanger entre eux.
Face à d’autres tentatives de révolution architecturales radicales comme celle qui consistait à n’avoir que des murs en verre translucide, Luca Paltrinieri souligne une autre dimension qui me semble primordiale : il s’agit dans les espaces scolaires de ne pas justement succomber à la mode de la transparence ! Dans la salle de classe, il est important que ce qui s’y déroule soit aussi soustrait aux yeux d’autrui. Dans un monde où tout serait transparent (les murs, les portes), il serait impossible de continuer à faire des erreurs… Donc attention à celles des business school qui reproduisent l’espace dit « open space » si fréquent dans les entreprises, et par ailleurs tellement décrié.
Un autre résultat intéressant qui est clairement ressorti de notre dernière réunion de recherche montre qu’il importe aussi de développer auprès des élèves/étudiants une éducation multi-située, autrement dit, de leur faire comprendre qu’on ne fait pas la même chose dans la cour de récré, la classe, l’amphithéâtre, l’entreprise, ou lors des sorties « hors les murs », etc. Il s’agit ainsi d’établir des frontières entre des espaces bien différenciés et d’apprendre aux étudiants à circuler entre chacun d’entre eux, car c’est bien le fait de traverser des frontières qui permet le questionnement et favorise le développement de l’esprit critique. Il faut être d’autant plus attentif à cette dimension qu’aujourd’hui les nouvelles technologies nous font miroiter un monde sans frontières, où les seuils seraient abolis. Or c’est seulement à travers une appropriation personnelle et contextualisée de l’espace qu’on peut lui donner du sens.
2 – Ce que l’espace dit de la façon d’apprendre (13 février 2014)
J’ai visité il y a quelques années, avec ma collègue Marlis Krichewsky, Olin College, une école d’ingénieur, située à Boston [1]. Ce petit campus situé, dans une zone forestière, est exemplaire du point de vue de l’aménagement de l’espace comme reflet d’une philosophie éducative affirmée : toute son organisation spatiale est pensée comme constitutive d’un rapport spécifique au savoir. Il a ouvert officiellement ses portes à l’automne 2002, financé par la Olin Foundation, abondée par des fonds privés, tant il est vrai qu’un tel projet a un coût : le don initial de 460 millions de dollars a été suivi par d’autres. Les 350 étudiants triés sur le volet bénéficient d’une bourse d’études et de conditions d’encadrement exceptionnelles, avec un ratio élève/prof de 9 à 1. Mais ce qui est plus significatif encore, c’est que les étudiants, les enseignants et le personnel de soutien forment une véritable communauté d’apprentissage. Ainsi dès le hall d’entrée principal, on trouve affichées de nombreuses photographies présentant le personnel enseignant, avec leur nom et leur titre. Chaque étudiant connaît chaque enseignant par son nom. Lorsque l’on monte à l’étage, par des escaliers situés à la périphérie du bâtiment, on découvre les salles de classes qui sont lumineuses et spacieuses tout comme les ateliers où les étudiants travaillent en autonomie ou en apprentissage auto-géré. Leurs travaux sont exposés de façon permanente dans les salles ainsi que de grandes affiches visualisant les échanges qui ont eu lieu entre enseignants et étudiants autour de certaines difficultés et les solutions qui ont été envisagées. Les profs sont considérés et se considèrent comme des apprenants un peu plus avancés mais qui ont besoin des conseils de leurs étudiants pour progresser dans leur manière d’enseigner, de former, d’accompagner. Ensuite, lorsque l’on converge vers le centre du bâtiment qui est donc circulaire, on tombe sur les espaces de coopération, de travail en groupe, très cosy. Ce sont des espaces de détente où les étudiants peuvent boire un café, échanger, mais aussi co-créer, via des fablab mis à leur entière disposition 24h/24h. Ces espaces de rencontre informels permettent de créer les conditions d’un apprentissage conversationnel, central dans la pédagogie de l’établissement. Enfin, au centre, sont situés les amphis. Le savoir vivant en émergence, co-construit par la communauté Olin est donc autant mis en valeur que les savoirs « durs » de la physique et des maths. Cet équilibre est agréablement vécu par les étudiants, chaque nature de savoir étant au service de l’autre. Preuve aussi que l’espace n’est pas neutre et que cette organisation circulaire dicte les manières d’apprendre et de faire apprendre. Quelle leçon tirer pour nos campus ? Ce qui me semble central dans l’expérience du Olin College, c’est que les étudiants participent à la conception de la formation et à la gestion de l’école. De la même manière, il nous faut réfléchir à développer les mécanismes de démocratie participative sur nos campus afin de bâtir une vraie écologie dans un bâtiment qui favorise le vivre-ensemble.
3 – Ce que l’espace dit de la façon d’apprendre (19 février 2014)
Dernier épisode de la série avec cette contribution (aussi éclairante que brillante) que m’a fait parvenir l’écrivain Michel Dansel : « Ce n’est, semble-t-il, qu’à partir des années 1960 que les espaces scolaires, essentiellement en milieux urbains, et plus spécialement périurbains, ont fait l’objet d’une conception autre qui allait préfigurer une démarche architecturale novatrice. Les espaces scolaires extérieurs commencèrent par se métamorphoser en créant une approche différente des lieux de savoir. Des espaces verts, des enclaves feuillues, de larges allées contribuèrent à rendre plus acceptables, plus sécurisants et plus accueillants les lycées, les écoles maternelles et primaires, les écoles professionnelles, les grandes écoles, et même les facultés. Ce souci de socialisation se développa tout particulièrement dans des municipalités à dominante ouvrière. Ce fut le cas, notamment, dans certaines communes de la banlieue parisienne. Quant à l’architecture, parfois émancipatoire ou souvent empreinte de modernité, de ces lieux de savoir, tout comme les espaces scolaires intérieurs, ils n’apparurent que quelques décennies plus tard.
Autrement dit, ce sont les espaces scolaires extérieurs qui ont amorcé une ouverture plus sociale et plus humaniste de l’école, donc une conception autre de l’enseignement, ou plus exactement de la relation professeur/élève. La désacralisation de lieux, austères et recroquevillés sur eux-mêmes, a contribué à déverrouiller certains clapets, derrière lesquels se lovaient des esprits dotés de potentialités et d’aptitudes à l’ouverture. La transformation de bon nombre d’espaces scolaires a souvent permis de faire tomber les redoutables garrots de la pensée, générateurs de dogmatisme, d’absolue certitude et de culte de la vérité absolue ! Les espaces scolaires auraient-ils été, selon les cas, les signes avant-coureurs d’un état d’esprit autre qui allait considérablement modifier la cartographie du champ relationnel et socio-éducatif entre l’enseignant et l’élève ?
Les premiers espaces scolaires intérieurs qui subirent de notables aménagements, et sur lesquels soufflèrent les premiers vents de modernité, furent, très certainement, les classes des écoles maternelles, alors que les premiers espaces scolaires extérieurs qui connurent une ouverture, au deux sens du terme, concernèrent prioritairement les universités et les lycées.
Les réfectoires, dans les pensions ou les institutions, les cantines, ou les self-services, sont également à prendre en compte dans le regard que l’on porte sur les espaces scolaires. Autrefois, dans certains établissements, les maîtres, assis à une table séparée, à qui étaient servi un repas différent, déjeunaient tout en coiffant de leur regard autoritaire et pesant les élèves qui osaient à peine chuchoter entre eux ! Fort heureusement, des espaces scolaires autres ont permis de concevoir la relation maîtres/élèves avec un kaléidoscope différent. »
Pour rappel donc, à l’origine de cette série, le numéro 64 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres, édité par le Centre international d’études pédagogiques (CIEP) et consacré aux « espaces scolaires » coordonné par Luca Paltrinieri et Maurice Mazalto.
[1] Marlis Krichewsky et François Fourcade, « Olin College : une variante de la pédagogie coopérative complexe sur le mode communautaire », in Oser la pédagogie coopérative complexe, éditions Chronique sociale, Lyon, 2013.